« Le travail est assez mal vu des Émanglons, et, prolongé, il entraîne souvent chez eux des accidents.
Après quelques jours d’un labeur soutenu, il arrive qu’un Émanglon ne puisse plus dormir. 
On le fait coucher la tête en bas, on le serre dans un sac, rien n’y fait. Cet homme est épuisé. Il n’a même plus la force de dormir. Car dormir est une réaction. Il faut encore être capable de cet effort, et cela en pleine fatigue. Ce pauvre Émanglon donc dépérit. Comment ne pas dépérir, insomnieux, au milieu de gens qui dorment tout leur saoul ? Mais quelques-uns en vivant au bord d’un lac, se reposent tant bien que mal à la vue des eaux et des dessins sans raison que forme la lumière de la lune, et arrivent à vivre quelques mois, quoique mortellement entraînés par la nostalgie du plein sommeil. 
Ils sont faciles à reconnaître à leurs regards vagues à la fois et insistants, regards qui absorbent le jour et la nuit. 
Imprudents qui ont voulu travailler ! Maintenant il est trop tard. »

HENRI MICHAUX, VOYAGE EN GRANDE GARABAGNE – 1936

Cette rubrique a pour vocation de regrouper des notes de lecture, d’écoute et de visionnage sur des œuvres littéraires, cinématographiques, artistiques, qui donnent à penser quelque chose de la pratique. Ou simplement il permettra d’égrener des références, puissantes et énigmatiques à l’image du texte de Michaux, sans forcément chercher à les expliquer, les soumettre à une logique du sens, ou, pire, à une recherche du sens caché.